Les éditions Rue du monde ont été créées par l’auteur Alain Serres il y a tout juste trente ans, débutant avec Le Grand Livre des droits de l’enfant d’Alain Serres lui-même et Pef, grand succès et en quelque sorte matrice de la ligne éditoriale humaniste de la maison. Par la suite, le catalogue s’est étoffé avec des auteurs et autrices comme Michel Piquemal, Serge Bloch, Kotimi, Sara ou Julia Chausson, le développement de plusieurs collections de poésie pour enfants mais également d’intéressantes traductions avec notamment Gianni Rodari, Chihiro Nakagawa, Ximo Abadia et les derniers livres de Suzy Lee.
Suzy Lee est une autrice-illustratrice coréenne reconnue et traduite à l’international qui a obtenu en 2022 le prestigieux Prix Hans Christian Andersen pour l’ensemble de son œuvre. Plusieurs de ses livres pour la jeunesse ont déjà été traduits en français, notamment aux éditions Kaléidoscope, dont La Vague, histoire sans texte ayant remporté un grand succès.

Le Petit Musée des différences, sous-titré 52 Contraires en porcelaine du Musée National de Corée, se situe entre l’imagier et le livre d’art pour enfants. L’autrice y reproduit, par série de deux face à face sur chaque double page, des paires de vases ou autres récipients en porcelaine blanche de la période Joseon (1392-1910) qu’elle a pu observer dans les collections et réserves du Musée National de Corée auxquelles elle a eu accès. L’on commence par une notion simple, autant par rapport aux contraires qu’à la céramique, permettant l’immédiateté dans la compréhension du concept : deux théières sont représentées tournées dans un sens ou l’autre avec écrit en-dessous, en coréen puis en français, « gauche » puis « droite ».
L’épure graphique permet une représentation d’autant plus saisissante de ces fragiles objets représentant des notions parfois abstraites. Les illustrations sont faites de simples contours plus ou moins nets au crayon noir parfois épais rehaussés, pour certaines, de détails d’un bleu cobalt profond au feutre ou à l’aquarelle, harmonie de couleurs récurrente chez Suzy Lee. Les tracés sont simples, souvent d’un seul tenant et sans retouches, donnant l’effet de croquis d’observation lâchés dessinés dans le musée directement. La recherche n’est pas celle de la perfection de la représentation mais du regard et du ressenti face à des œuvres pour y voir les concepts qui y sont accolés. Le fond blanc de la page est très présent, se confondant avec le blanc des porcelaines. Le livre s’avère également très bien fabriqué et mis en page, mettant parfaitement en valeur son contenu, avec une couverture au cartonnage épais à bords francs révélant les pages intérieures où chaque objet est présenté dans un fin cadre bleu avec le texte en cartouche en-dessous renforçant l’effet d’exposition d’œuvres. À noter l’index des porcelaines à la fin de l’ouvrage répertoriant précisément leurs références, usages et tailles.

L’on voit défiler les vases, jarres, pots ou coupes aux différences subtiles ou plus marquées, le même récipient pouvant être représenté de face et de dos ou selon des points de vue différents avec son décor évoluant selon sa position ou deux porcelaines distinctes mises en regard. L’autrice commence par des notions évidentes pour ces objets en évoquant les positions et formes pour aller vers des concepts imagés plus éloignés a priori pouvant amener à questionner notre regard par les ressentis devant ces œuvres, voire à une forme de symbolisme. S’opposent ainsi, au fil des pages, « autrefois » et « maintenant », « être » et « avoir », « espérance » et « déception » et même « en guerre » et « en paix ». Subtil humour et philosophie s’invitent également dans ce recueil en questionnant notre point de vue par rapport à ce qui nous est dit de ce qui nous est montré. Ainsi, deux séries identiques se suivent : un vase blanc sous-titré « réussi » et le même décoré « raté », puis le même vase orné « unique » et le blanc « commun ». Pour respecter l’esprit du livre, la maison d’édition a tenu à préciser qu’il s’agissait, plus que d’une traduction littérale, d’une adaptation libre de certaines duos pour une pleine compréhension en français.
Entre inventaire décalé et imagier d’art nous invitant à découvrir un pan de la culture coréenne, l’autrice nous entraîne à décaler notre regard et à réfléchir à celui-ci en questionnant le lien entre deux notions et éléments, de ce qui les distingue ou les rapproche. Les couples d’objets mis en avant montrent, par leurs différences, autant d’oppositions que de compléments ou de réponses avec une grande finesse. Des contraires l’on arrive aux échos par l’observation. Ici, l’on découvre et admet que nommer c’est regarder, c’est indiquer un regard personnel, pouvant amener à un malin jeu de devinettes, révélant tout l’art et l’importance de la forme de l’imagier.
Le Petit Musée des différences, Suzy Lee, traduit du coréen par Laurana Serres-Giardi aux éditions Rue du Monde, 19 euros.
Pour retrouver l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où cette chronique a été diffusée (vers 174 min environ).
Pour plus d’informations sur Suzy Lee et sur les éditions Rue du Monde.